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CRDI : Ressources : Explore : Vol.22, No.1

 
Sao Paulo en eaux troubles
par Kirsteen MacLeod au Brésil

À Sao Paulo, première ville d'Amérique du Sud et coeur industriel du continent, le développement est payé au prix fort comme on peut le voir dans les eaux troubles et contaminées des rivières Tiete et Pinheiros qui traversent la tentaculaire mégalopole.

Ce qui n'est pas encore assez clair, c'est l'effet que ces rivières -- saturées d'écoulements d'égouts et de déchets industriels -- ont sur la nappe phréatique à laquelle ils sont reliés par un aquifère peu profond.

De l'eau traitée issue du bassin de la Tiete supérieure, ainsi qu'un réservoir alimenté par les eaux de la Pinheiros, approvisionnent la plupart des 17 millions d'habitants de Sao Paulo. Mais près de 40% des Paulistanos comptent sur l'eau souterraine, souvent tirée de puits mal construits. En plus des nombreuses autres sources de contamination, cette eau est également menacée par la pollution véhiculée par les ruisseaux.

L'eau souillée et les pénuries d'eau sont des réalités que connaissent bien des millions de Paulistanos. Par exemple, vers la fin de 1993, quelque 300 résidents de Pirituba dans le district nord de Sao Paulo ont bloqué une autoroute pendant six heures pour protester contre les coupures d'eau. Un millier de familles environ étaient privées d'eau depuis trois jours par des températures de plus de 30 C. " On ne peut pas vivre dans cette chaleur sans eau ", se plaignait une résidente. De nombreuses personnes désespérées se sont résignées à tirer de l'eau de puits contaminés. " Maintenant, 20 personnes ont l'hépatite pour avoir bu de la mauvaise eau ", s'écrie l'un des leaders communautaires indigné.

C'est surtout dans le cas des trois millions de citadins pauvres qui vivent dans la ceinture de favelas (bidonvilles) qui encercle Sao Paulo que les pénuries d'eau et la dégradation de sa qualité posent de sérieux problèmes. La plupart de ces gens, anciens campagnards originaires de la région pauvre du Nord-Est du Brésil, se retrouvent encore en-dessous du seuil de la pauvreté. Leurs nouveaux quartiers sont privés de services urbains de base, ce qui entraîne de graves difficultés d'écoulement d'égouts et d'approvisionnement en eau.

Ces citadins pauvres ne peuvent pas attendre grand chose des autorités : la crise politique et économique qui perdure au Brésil signifie que l'on ne dispose pas des ressources les plus élémentaires pour effectuer les recherches voulues sur la gravité des problèmes d'approvisionnement en eau et sur la contamination de la précieuse nappe phréatique. Mais grâce à un projet qui bénéficie du soutien du CRDI, tout espoir n'est pas perdu.

S'inscrivant dans le cadre du réseau latino-américain de projets soutenus par le CRDI sur l'hydrologie urbaine, cette étude s'attaque notamment aux problèmes de pénurie d'eau et de contamination des nappes souterraines. " Nous voulons établir la corrélation qui existerait entre les eaux de surface et les eaux souterraines ", explique Nelson Ellert, chef de projet et professeur associé au CEPAS (Centro de Estudos e Pesquisas de Aguas Subterraneas), l'un des rares établissements sud-américains à faire des recherches sur les eaux souterraines. Le centre est situé à l'Institut de géosciences de l'Université de Sao Paulo (USP). " Sachant que les rivières sont si polluées, et qu'elles coulent principalement sur des couches perméables, nous voulons établir si cela constitue un problème ou pas, et si c'est le cas, détecter où il se situe ainsi que son importance. "

La recherche actuelle représente la deuxième phase d'un récent projet de collaboration entre le CEPAS et l'Institute for Groundwater Research à l'Université de Waterloo (IGR-UW) au Canada.

UN CENTRE DE RAYONNEMENT DU SAVOIR

Ellert explique que le rôle de l'IGR-UW était plus important durant la première phase, mais qu'il se limite à présent pour l'essentiel à un transfert de technologie. " Nous partons du principe que les Canadiens pourront nous aider à créer un centre de savoir à partir duquel les connaissances pourront rayonner dans toute la région. Il est plus facile et moins cher pour moi d'aller en Argentine ou en Bolivie que ce le serait pour un Canadien ", précise M. Ellert.

La deuxième phase aura recours à de nouvelles méthodes mises au point pour identifier les sources, les types et l'importance de la contamination à proximité des rivières Tiete, Pinheiros et Tamanduatei, et elle aura pour objet de préparer de nouvelles méthodes analytiques d'étude des eaux souterraines et d'évaluation environnementale dans les milieux urbains humides sous-tropicaux.

Les puits d'investigation du projet se trouvent à trois endroits contaminés ou menacés dans Sao Paulo : à l'université elle-même, qui est située près de la Pinheiros dans la partie centrale de Sao Paulo; près de l'aéroport international où se trouve un parc écologique qui jouxte la Tiete, que l'on sait être contaminée par une décharge urbaine; et la Tamanduatei, qui charrie des métaux lourds en aval des industries pétro- chimiques de la ville vers les deux autres rivières.

Ellert affirme que le projet a déjà suscité des épiphénomènes et donné des résultats tangibles. Le site de l'université en est un bon exemple. " Avant, la compagnie des eaux faisait pression sur nous pour que l'on réduise notre consommation d'eau à l'université. Nous avons construit sept puits creusés profondément pour notre recherche et -- conséquence -- nous assurons à présent 70 % de nos propres besoins ", raconte M. Ellert.

Et les résultats préliminaires de l'étude montrent que la pollution des eaux souterraines à partir des rivières Tiete, Pinheiros et Tamanduatei pourrait bien ne pas être aussi généralisée qu'on le craignait. Une épaisse couche d'argile le long des berges empêche l'infiltration dans la nappe phréatique. À présent, le niveau des eaux souterraines est plus élevé que celui des rivières; par conséquent, la recharge de l'aquifère ne se fait pas. Toutefois, un pompage excessif risquerait d'abaisser le niveau de la nappe en-dessous de celui de la rivière, induisant ainsi l'infiltration de l'eau contaminée dans l'aquifère.

Mais la pollution provient déjà d'autres sources. " Dans bien des endroits, nous avons constaté que le creusement et l'entretien des puits représentent la principale cause de pollution des puits profonds", déclare M. Ellert. Par exemple, certains d'entre eux sont construits de telle sorte que la tête du puits est moins élevée que la surface du sol environnant, et ils recueillent ainsi le ruissellement des eaux de pluie. " C'est comme si vous injectiez dans vos veines un poison très dangereux ", s'exclame M. Ellert.

PROBLÈMES FUTURS

Les modèles mathématiques élaborés à l'Université de Waterloo sur la base de l'information recueillie sur le comportement des eaux souterraines durant le projet ont alerté les chercheurs quant à l'existence de problèmes futurs. Dans les régions où abondent les puits profonds, le niveau de la nappe phréatique s'abaisse de 3 à 4,4 mètres par an. " Par conséquent, plus on perce de puits profonds, plus les sources d'eau souterraine s'épuisent, la nappe phréatique s'abaisse, et cela signifie qu'il y a possibilité que de l'eau très polluée commence à s'infiltrer dans la nappe à l'avenir ", nous assure Ellert. " Il semblerait que d'ici une trentaine d'années, nous aurons des problèmes de ruissellement d'eau de rivière dans les puits, ici même à l'université et ailleurs. "

Autre sous-produit du projet, mais plus significatif celui-là : les fonctionnaires municipaux responsables des eaux ont chargé le CEPAS d'effectuer par contrat une étude sur les ressources potentielles des eaux souterraines dans toute la région de Sao Paulo. Le CEPAS a constaté que Sao Paulo offre un grand potentiel pour le creusement d'un nombre encore plus important de puits profonds que l'on peut percer jusqu'à entre 60 et 350 mètres de profondeur. Ces puits seraient particulièrement avantageux pour les habitants pauvres des régions non desservies ainsi que pour les hôpitaux, hôtels, écoles et industries, globalement confrontés à des pénuries.

Les résultats de l'étude permettront aux autorités municipales de dresser de meilleurs plans de gestion de l'eau à l'avenir. " Advenant qu'il y ait un district où la situation de l'approvisionnement est critique, et que nous avons déjà détecté un bon potentiel d'eau souterraine, nous pouvons alors suggérer à la compagnie des eaux de faire des forages à cet endroit là ", déclare M. Ellert.

Les résultats du projet et de l'étude subséquente seront pertinents également pour d'autres villes du Brésil qui ont des problèmes analogues, voire ailleurs en Amérique latine et dans d'autres régions sous-tropicales où l'on possède peu d'informations sur les eaux souterraines et leur vulnérabilité face à la contamination.

Mais Ellert estime que ce sont les citadins pauvres de Sao Paulo qui pourront bénéficier immédiatement de l'application du savoir rassemblé par ce projet : " Étant donné que l'étalement de la ville se poursuit sans discontinuer, les régions environnantes sont devenues folles. L'urbanisation y est maintenant clandestine -- les gens occupent un lopin et commencent à construire, ce qui crée un problème puisqu'il n'y a pas de services. Ensuite la municipalité arrive et est obligée d'atténuer la situation en livrant eau et électricité, sans oublier les égouts. Mais avec l'information que nous compilons, les responsables peuvent faire des études locales et produire de l'eau pour ces régions."

Pour plus de renseignements :

    Nelson Ellert
    CEPAS, Instituto de Geociencias
    Universidade de Sao Paulo
    Tél : 11 818-4206 ou 818-4144 Télécopieur : 11 210-4958


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