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CRDI : Ressources : Explore : Vol.21, No.1

 
Pour qui coulent ces eaux?
par David Brooks

Les conflits qu'a connus le Moyen-Orient tout au long de son histoire ont davantage porté sur l'eau que sur les territoires ou même sur le pétrole. Qu'il suffise de relire les nombreux récits du Livre de la Genèse qui s'articulent autour d'un point d'eau, sans oublier la quarantaine de références à l'eau que l'on trouve dans le Coran.

Parce que la plupart des fleuves et des rivières de la région traversent des frontières nationales et ethniques, ils ont depuis toujours constitué un véritable défi pour les peuples et les gouvernements appelés à partager ces eaux. L'histoire récente n'est pas moins erratique, surtout dans les territoires que partagent Palestiniens et Israéliens. Pour aider à mieux saisir les enjeux derrière les différends sur les eaux de la région, on peut ouvrir trois volets, d'ailleurs complémentaires: celui, déjà classique, de la quantité d'eau; un deuxième, plus récent, qui touche à sa qualité; enfin, l'éternelle question géopolitique.

Le défi d'aujourd'hui ne se résume pas à trouver des solutions au problème traditionnel de la rareté de l'eau dans une région aride. Mais, plus encore, de faire du même coup appel à des procédés rentables, qui se fondent sur le respect de l'environnement et sur l'équité des politiques régionales. Favoriser l'un de ces impératifs au détriment des autres ne serait guère utile.

Pour décrire la situation actuelle, le mot de crise, bien qu'il soit fréquent sous la plume des commentateurs, reflète sans doute bien mieux la réalité que l'expression situation chronique, chère aux universitaires. Car ceux-ci sous-estiment peut-être l'urgence des conditions actuelles: des pays sur-armés, des citadins tributaires de systèmes de distribution de l'eau, d'énormes quantités de polluants divers qui contaminent les cours d'eau, une croissance démographique effrénée et le rythme accéléré des transformations économiques.

Si les sujets de mésentente sur l'eau abondent au Moyen-Orient, nulle part le conflit n'est plus vif qu'autour du bassin hydrographique du Jourdain que se partagent la Cisjordanie, Israël et la Jordanie (Transjordanie), sans négliger ici les intérêts, bien que secondaires, de la Syrie et du Liban. En outre, une bonne partie de l'eau consommée en Israël trouve sa source dans des nappes aquifères qui se forment en Cisjordanie, territoire que pourraient un jour contrôler les Palestiniens. Facteur non négligeable d'aggravation de la crise.

MODÉRER LA DEMANDE

Depuis le premier jour où ils ont empilé des pierres pour détourner l'eau vers leurs champs, les hommes ont élevé le ton dans les discussions sur l'augmentation de leurs approvisionnements. Ce n'est que dans les cas d'urgence que la notion de conservation refait surface. Car on s'intéresse davantage à accroître les approvisionnements qu'à modérer la consommation.

Il est grand temps de changer ce type de gestion de l'eau d'abord en modérant la demande. La crise de l'énergie enseigne qu'il serait plus commode, moins coûteux, et plus sûr, de combler le fossé qui s'est creusé entre la demande en eau et l'approvisionnement en réduisant la consommation plutôt qu'en accroissant la distribution.

Disons que les pays du Moyen-Orient pratiquent déjà une gestion de l'eau assez efficace. Mais le problème, pour citer Thomas Naff, c'est que " cette efficacité, quand on sait que l'eau est rare, ne suffit pas; la crise exige plus ". Ainsi, Israël a nettement mis sa politique de l'eau au service de son agriculture qui consomme près de 70 % de la production, y compris les eaux saumâtre et recyclée. Or, les énormes volumes actuellement consacrés à l'irrigation pourraient être partiellement destinés à des utilisations industrielles et à la consommation des ménages, ou tout simplement laissés dans le sol afin de ne pas épuiser les nappes aquifères.

L'eau est chère. Même les systèmes conventionnels d'approvisionnement requièrent une immobilisation intensive de capitaux. Le bassin hydrographique du Jourdain n'est pas plus aride que d'autres secteurs de la région, mais les précipitations varient nettement d'un endroit à l'autre, et d'une saison à l'autre. Par conséquent, on a dû ériger des systèmes complexes pour la collecte et l'acheminement des eaux. De plus, Israël et la Jordanie consomment l'un et l'autre près du cinquième de leur production électrique rien que pour pomper l'eau. Mais les solutions de rechange -- surtout le dessalement -- sont encore plus gourmandes de capitaux, une opération qui absorbe d'énormes quantités d'énergie. En dépit de cela, on persiste à concocter des mégaprojets, tels celui du creusement de canaux reliant la Méditerranée à la mer Morte, sinon la mer Rouge à la mer Morte. Ces projets laissent songeurs les spécialistes tant de l'économie que de l'écologie, surtout quand aucune mesure de réduction de la consommation n'a été envisagée.

Lors de la crise énergétique des années 1970, on a mis au point de nouvelles grilles d'analyse du problème énergétique. Parmi elles, il faut signaler la voie douce ; les leçons qu'on en tire aujourd'hui sont applicables à la crise de l'eau que nous traversons. Les récentes analyses se concentrent plutôt sur les services offerts par l'énergie que sur la fourniture de la matière énergétique elle-même. La question se pose dorénavant ainsi: comment fournir un service efficace? Comment garantir une utilisation intelligente?

Contrastant avec cette analyse, la réflexion classique porte presque exclusivement sur les moyens d'assurer des approvisionnements adéquats pour satisfaire la demande en eau. Perspective symptomatique des doctrines démodées, engendrées par la tyrannie du consommateur et l'insatiabilité de ses besoins! Dans une telle optique, on traite toute demande comme s'il s'agissait d'une loi à laquelle il faut obéir; et on augmente sans cesse les approvisionnements.

La voie douce va exactement à l'inverse de cette approche conventionnelle. On commence par analyser les utilisations que l'on prévoit faire, et non pas les sources d'approvisionnement. Pour opérer un tel renversement du point de vue, on procède de bas en haut plutôt que le contraire. Et on refuse de croire que la conservation et l'efficacité sont de malencontreuses nécessités du moment; il s'agit plutôt de la clé de voûte de toute planification rationnelle des ressources.

On a pris l'habitude de considérer l'eau comme une énergie. Mais l'analogie entre les deux n'est pas parfaite, bien entendu. Ainsi, par exemple, les approvisionnements ne varient pas d'une année à l'autre, sauf dans le cas de l'énergie hydraulique. De plus, la consommation directe de l'eau est plus essentielle que son utilisation indirecte. Et néanmoins, il est tout à fait possible de maintenir un excellent niveau de vie avec une moindre consommation d'eau. Les quantités d'eau ou de toute autre énergie qui sont effectivement requises pour assurer un mode de vie agréable ne représentent qu'une infime fraction de la consommation totale.

L'ÉCOLOGIE DE L'EAU

L'approche douce des problèmes d'énergie exige également que l'on se préoccupe de préserver la qualité de l'eau autant que de la conserver en quantité suffisante. Tous les pays du Moyen-Orient ont un problème d'eaux usées, lequel est directement lié aux sources d'approvisionnement. Les exemples sont nombreux. Ainsi, il est courant de laisser les eaux usées s'écouler directement dans les cours d'eau ou dans le lit asséché des rivières. Une fois les pluies revenues, ces eaux polluées pénètrent jusqu'aux nappes aquifères. Il y a pire encore: l'utilisation par hectare de pesticides et d'engrais, en Isra‰l et en Jordanie, est l'une des plus élevées au monde, et ces écoulements, considérables, ne sont pas réglementés. Il en résulte, par exemple, des concentrations de nitrate (auxquelles s'ajoutent les effluents des égouts) dans les nappes aquifères côtières, lesquelles pourraient à la longue rendre l'eau impropre à l'irrigation. Il y a aussi les pressoirs pour l'extraction de l'huile d'olive, certes une excellente source d'emplois et de revenus en milieu rural.

Mais ces pressoirs laissent évacuer un liquide noirâtre qui épuise l'oxygène des cours d'eau où il finit par se déverser. Il est bien vrai que les pays qui se partagent les eaux du Jourdain sont des chefs de file mondiaux dans le recyclage des eaux usées. Mais la grosse partie de l'eau ainsi recyclée, qui est réutilisée en agriculture, ne subit qu'un traitement minime (quand il y a traitement!), alors même qu'elle contient des quantités excessives de substances chimiques. De plus, on présume que la contamination industrielle des eaux de surface et des eaux souterraines est tout aussi sérieuse, même si les analyses ne sont pas faites régulièrement. Des contrôles ponctuels menés en Israël révèlent des concentrations de solvants, de substances pétrochimiques, de produits pétroliers (essence et carburant) et d'autres contaminants de niveaux bien supérieurs à ceux que l'on permet dans d'autres pays industriels.

Les petits cours d'eau qui découpent les côtes israéliennes représentent les écosystèmes les plus gravement dégradés qui soient en Israël. Leur débit est sérieusement réduit parce que les sources qui les alimentaient ont été détournées vers l'aqueduc national. Or, ce détournement annule l'effet vidangeur qu'aurait eu un débit plus fort, ce qui ne fait qu'empirer les conditions de certaines rivières comme la Kishon, à Haïfa, qui recevrait quotidiennement jusqu'à 10 000 mètres cubes d'eaux usées d'origine industrielle. Rien de moins! On comprend pourquoi les parcs riverains sont aujourd'hui considérés comme un danger pour la santé publique.

Il y a tout de même des exceptions qui peuvent faire oublier la qualité lamentable de l'eau en Israël. Le lac de Kinnereth (aussi appelé lac de Tibériade ou mer de Galilée) fait l'objet d'un plan d'aménagement global qui interdit les eaux usées et impose des restrictions à l'utilisation de l'eau. Résultat: on a préservé la beauté du lac de Kinnereth et la qualité de son eau, tout en donnant à ces lieux une valeur touristique qui a des retombées financières.

S'agissant de l'eau, on l'a vu, d'une part, qualité et quantité sont indéniablement liées. D'autre part, les conflits entre économie et environnement, qui surgissent presque immanquablement quand on aborde les problèmes de l'eau du seul point de vue de l'approvisionnement, s'atténuent et même disparaissent lorsque l'on considère ceux-ci sous l'angle de la demande.

LA GÉOPOLITIQUE AU DÉFI

L'approche énergétique douce substitue ce que l'on pourrait appeler des rétrovisions aux prévisions conventionnelles. Ces dernières, que l'on pourrait qualifier de prospectives, prennent comme point de départ le présent pour tenter de prédire ce que réserve l'avenir; par contraste, les rétrovisions regardent d'abord vers l'avenir et tentent, ensuite, de remonter dans le temps jusqu'à aujourd'hui.

Dans le cas de l'eau, il s'agit de définir, avec le plus de précision possible, les économies à prévoir pour l'avenir, puis d'élaborer des scénarios, aussi réalistes qu'acceptables, qui vont d'aujourd'hui à demain. Les prévisions énergétiques conventionnelles ont toujours tablé sur l'augmentation constante des sources d'approvisionnement, alors que l'analyse rétrovisionnelle offre cette possibilité de stabiliser les niveaux de consommation, ou même de les réduire.

Une approche douce aux problèmes de l'eau aurait peut-être pour première conséquence de réduire les conflits entre Israéliens et Palestiniens. Du fait qu'elle a pour objet d'explorer la façon de parvenir à un avenir souhaitable, la rétrovision est explicite quant à ses buts: subjective, elle n'a aucune des prétentions à l'objectivité de la démarche prospective. Cette caractéristique transforme la rétrovision en un parfait instrument de science politique, permettant à ses utilisateurs de rechercher une coopération, qu'accompagnent des accommodements régionaux. Toutes les parties prenantes prennent conscience des liens étroits qui existent entre la disponibilité de l'eau et la sécurité nationale en termes politiques et économiques. C'est donc uniquement dans l'élaboration de ces scénarios d'avenir, et non simplement par une projection du présent vers le futur, que l'on inventera les moyens de minimiser les conflits.

Que faire devant les tensions engendrées par la quête de l'eau dans le bassin hydrographique du Jourdain? La meilleure approche serait peut-être de s'attaquer, simultanément, aux deux problèmes qui ont été soulevés, ceux de la quantité et de la qualité de l'eau. Et puis d'admettre aussi que l'on ne réglera ni l'un ni l'autre problème sans avoir clairement reconnu les droits qui sont en cause, mais aussi les responsabilités mutuelles, face à la gestion de cette précieuse denrée.

Israël remet aujourd'hui en question, tant chez elle que sur les territoires palestiniens, les politiques qui sont en vigueur, qu'elles soient d'ordre économique ou public, parce qu'elles ont gravement et ostensiblement été pratiquées au détriment des Palestiniens, d'une part, et qu'elles vont à l'encontre des intérêts des Israéliens eux-mêmes, d'autre part, bien que de façon moins manifeste. Maintenant qu'on a mis en branle des discussions bilatérales et multilatérales pour la paix, nous pourrions enfin assister à une illustration, concrète, du processus itératif de Rothman et Lowi " en vertu duquel les progrès enregistrés initialement sur le plan politique -- à savoir le processus de paix israélo-arabe -- requièrent des percées concrètes sur le plan pratique -- notamment le partage de l'eau -- tant pour être confortés que pour déboucher vraiment sur quelque chose ". Il y a lieu, certes, d'être modérément optimistes. Les négociateurs qui cherchent un commun dénominateur aux questions d'économie, d'écologie et d'équité pourraient ne s'arrêter qu'à une seule chose, L'EAU.

    Cet article est une version abrégée du discours prononcé par David Brooks à la Première Conférence internationale d'universitaires israéliens et palestiniens sur l'eau, tenue à Zurich (Suisse) en décembre 1992, et commanditée par le CRDI. David Brooks est directeur du programme Environnement et technologie au CRDI.


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