
L'étranger qui arrive au Pérou est toujours surpris de voir à quel point y abondent les constructions en adobe, ces briques de boue séchées à l'air libre. Des grands immeubles coloniaux jusqu'aux simples murs servant à enclore les champs, des grandes pyramides érodées de l'ancienne civilisation des Moches (200 av. J.-C.700 apr. J.-C.) aux modestes maisons paysannes, ces briques d'argile non cuites font partie intégrante du paysage péruvien, notamment sur la côte Pacifique où il ne pleut presque jamais.
On estime que 65 pour cent de la population rurale du pays de même que le tiers des citadins vivent dans des immeubles en adobe, souvent construits il y a belle lurette. Beaucoup d'avantages militent en faveur de l'adobe. Mentionnons par exemple son faible coût (moins de la moitié du prix d'une brique conventionnelle), la disponibilité de la matière première (paille et argile), ses excellentes propriétés isolantes et acoustiques et sa facilité de fabrication.
Depuis quelques années, toutefois, l'adobe a de moins en moins la faveur des Péruviens et beaucoup des constructions nouvelles sont aujourd'hui faites de briques d'argile ou de blocs de ciment.
«Dans toutes les villes péruviennes, l'adobe est aujourd'hui mal vue», constate avec regret le directeur de la recherche au département d'ingénierie de la Pontificia Universidad Católica del Perú, à Lima, Luis Zegarra Ciguero. «C'est que la brique et le béton sont des symboles de statut social. On dit même que ce sont des matériaux nobles alors que l'adobe est assimilée à la pauvreté.»
Il y a aussi un autre problème, technique celui-là. Dans une zone aussi exposée aux secousses telluriques que la région andine, la faible résistance des maisons traditionnelles d'adobe aux tremblements de terre constitue un inconvénient majeur. Et pour cause. À lui seul, le séisme de 1970 a détruit 60 000 habitations, faisant plus de 50 000 morts et 150 000 blessés. Pendant un tremblement de terre, les briques d'adobe ont tendance à se fissurer ou à éclater, ce qui provoque l'effondrement des murs et l'écroulement du plafond.
Avec l'aide active du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), une équipe de trois ingénieurs et de huit techniciens de l'université a trouvé une solution au problème. En plus d'utiliser des treillis de bambou pour renforcer les murs, l'équipe de l'ingénieur Ciguero a découvert que la façon la plus simple, et aussi la plus efficace, d'empêcher que le toit ne s'écroule était de poser un solide madrier au sommet de chacun des murs. Les poutres du toit reposant directement sur ces madriers, le poids de l'ensemble est ainsi bien réparti et les murs résistent mieux au choc tellurique.
Une fois ce problème technique résolu, il restait à convaincre les gens de faire confiance au «nouveau» produit. Un défi d'autant plus grand qu'il s'agissait de modifier leur perception de la maison d'adobe considérée de qualité inférieure non seulement par les acheteurs potentiels mais aussi par les institutions prêteuses. Avec l'aide du CRDI, plusieurs bungalows en adobe ont été construits ces derniers mois à Piura, dans le nord du pays. La municipalité vend le terrain à bon prix alors que la Caisse municipale d'épargne et de crédit de Piura avance l'argent aux acheteurs. Pour environ cinq mille dollars américains, chaque famille a ainsi accès à une habitation moderne et salubre de cinquante-cinq mètres carrés. Le coût de revient comprend, outre la finition intérieure, les portes, les fenêtres et la salle de bain. Soit plus ou moins cent dollars le mètre carré! Une aubaine, même au Pérou, où le déficit en habitations à prix abordable est évalué à au moins un million d'unités!
Si la construction des bungalows de Piura a été confiée à un entrepreneur local, tout a été prévu pour que les gens qui désirent bâtir eux-mêmes leur maison puissent le faire facilement. «Si on peut construire une maison traditionnelle en adobe, on peut aussi construire la maison "améliorée"», explique Gladys Villa Gracia, responsable du laboratoire d'étude des structures antisismiques à l'université. «Les techniques de construction sont très simples. On a fait imprimer plusieurs milliers de brochures d'information qui indiquent les procédures à suivre, étape par étape. Déjà, des maisons sont construites de cette façon à Piura. Nous sommes bien contents! Avec toute la publicité faite autour de nos recherches, beaucoup de personnes sont intéressées!»
André Lachance est un journaliste indépendant de Montréal.
Personne ressource :
Luis Zegarra Ciguero, Département de Ingenieria Civil, Pontificia Universidad Católica del Perú, Av. Universitaria, Cuadra 18, San Miguel, Lima, Pérou; tél.: (51 1) 462 2540; téléc.: (51 1) 461 1785.