
Les habitants du lotissement dit Better Living qui surgit au pourtour sud de la région métropolitaine de Manille ont, outre la chance d'appartenir aux classes moyennes, celle de bénéficier des services d'eau de la ville. Peu importe que le précieux liquide leur soit rationné un jour sur deux et qu'il ne coule que pendant quelques heures par jour. Jusqu'au milieu des années quatre-vingt, les résidents de ces quartiers devaient puiser l'eau à la pompe et compter sur des services de livraison. Il fallait bouillir l'eau avant consommation et il était fréquent de voir les gens se rendre au travail le coffre de la voiture rempli de récipients de fortune.
Pour les habitants des quartiers pauvres d'alentour que le service des eaux et égouts de Manille (MWSS) ne dessert pas, le vendeur qui transporte l'eau en charrette à bras demeure la principale source d'approvisionnement même si l'eau distribuée de la sorte est plus chère que celle du robinet des beaux quartiers.
D'après Cristina David, qui a entrepris une recherche financée par le CRDI sur la distribution d'eau et la demande des ménages, le problème de l'alimentation en eau de la capitale va s'aggravant. Sur le plan de l'efficacité, dont les indicateurs sont le volume de l'eau impayé, les heures d'accès à la ressource et la population desservie par rapport au nombre de prises, la région métropolitaine de Manille affiche les plus piètres résultats parmi les capitales d'Asie du Sud-Est. Soixante pour cent de l'eau produite se perd par suite des fuites et des prises abusives, en regard d'une perte moyenne de 30 pour cent enregistrée dans les pays en développement. Pour la ville, cette eau s'écoule donc en pure perte. « De ce fait, les investissements massifs que le MWSS a consentis dans le dernier quart de siècle sur le plan de l'extension du réseau ont été presque entièrement annulés », déclare la spécialiste.
La population de Manille a l'eau près de 16 heures par jour, tandis que dans les autres capitales de la région le service est assuré 24 heures sur 24. Manille compte six fois plus de personnes par prise que Singapour et Kuala Lumpur, et deux fois plus que Bangkok. Alors que l'infrastructure de Singapour et Kuala Lumpur couvre le territoire tout entier et que celle de Bangkok en dessert 79 pour cent, la région métropolitaine de Manille n'est maillée qu'à concurrence de 69 pour cent. La situation est pire encore à Jakarta, où seuls 25 pour cent de la population bénéficient des services d'eau. Même dans les villes les mieux loties d'Asie, les autorités ont du mal à faire face à la demande et des pénuries sont à craindre.
L'eau revendue par les réseaux privés de distribution accentue les pertes du MWSS qui, dans le cas contraire, pourrait accroître ses investissements et offrir un meilleur service. Les entreprises et les familles qui peuvent se le permettre creusent leurs propres puits tubés sans égards pour l'environnement. Le pompage de l'eau des nappes souterraines, mal régulé par les autorités municipales, excède la vitesse naturelle d'alimentation de l'aquifère en provoquant une décrue de la nappe phréatique. La demande dans les régions côtières provoque également la salinisation de l'aquifère.
L'étude de Cristina David, commencée en 1995 sous les auspices de l'Institut d'études du développement des Philippines (PIDS), organisme national du plan, s'est élargie à 506 ménages de la métropole. Formant équipe avec son adjointe de recherche Arlene Inocencio, Mme David a cerné les habitudes de consommation des ménages répartis par classes de revenu et constaté que le MWSS desservait environ 60 pour cent d'entre eux. Dix pour cent étaient alimentés par des puis tubés et autres ouvrages privés d'adduction d'eau, tandis que 30 % ne pouvaient compter que sur l'eau transportée.
Autre constatation : les plus démunis qui dépendent pour la plupart du système transporté, paient l'eau davantage que les nantis, sans compter la carence de service. Les ménages raccordés au réseau du MWSS paient un prix largement inférieur approchant 5,50 pesos (0,22 cents US) par mètre cube. Par contraste, l'eau achetée indirectement du MWSS et livrée par conduite coûte 22 pesos et celle qui est livrée aux ménages par conteneur aussi cher que 72 pesos.
L'eau revendue au travers des circuits privés vient des robinets publics et privés, parfois directement de la conduite principale. Elle est livrée aux usagers par tuyau souple de plastique ou transportée dans des contenants véhiculés en charrette à bras, à bicyclette ou par d'autres moyens de transport. L'étude a montré qu'une grande partie de l'eau provient du réseau du MWSS et est «dérobée» au moyen de prises illégales ou tripotage des compteurs. Les chercheurs du PIDS ont localisé des bidonvilles où l'eau du MWSS est régulièrement distribuée à partir des conduites principales et des édifices publics. L'eau est alors tarifée selon la taille des ménages et le nombre de sorties et le prix payé à celui qui la procure.
« La raison pour laquelle les autorités ne parviennent pas à mettre en oeuvre un système de facturation dans ces quartiers, tout comme le fait la société privée d'électricité, est une énigme. La plupart des cas de trafiquage serait relativement facile à détecter », déclare Cristina David. On commence à peine à envisager des réformes propres à débarrasser le MWSS de la corruption et de l'inefficacité. Les plans visant à privatiser une grande partie des opérations de l'organisme est un pas dans cette direction.
Étant donné que l'eau vendue par les réseaux privés peut coûter jusqu'à 13 fois plus cher que celle qui provient des prises du MWSS, les foyers à faible revenu sont tentés d'économiser temps et argent en achetant de l'eau à meilleur marché de leurs voisins munis de raccords. Pour fastidieux qu'il soit, ce manège présente moins d'inconvénients que d'autres solutions. « Même en tenant compte que le coût d'option sera, sur le plan de la main-d'oeuvre, inférieur parmi les ménages pauvres, le prix total de l'eau vendue atteindra au bout du compte 45 à 55 pesos par mètre cube, c.-à-d. de 8 à 10 fois plus cher que l'eau tarifée du MWSS », poursuit Cristina David.
Comme le rappelle une blanchisseuse nommée Adelaida : « J'avais l'habitude de porter le linge chez moi pour pouvoir être près des enfants. Aujourd'hui, à cause de la disponibilité de l'eau, je suis obligée de le laver au domicile de mes clients. C'est trop long et surtout trop cher.»
Dans Tondo, un des districts pauvres de Manille, les résidents doivent se déplacer en bateau pour pouvoir avoir accès à une source d'eau. Un contenant de cinq gallons d'eau ne coûte pas moins d'un peso mais son prix peut grimper jusqu'à sept pesos s'il est livré à domicile.
À un moment donné, l'administration municipale a installé des robinets publics dont la gestion a été confiée à des coopératives mais elle a dû se raviser pour des raisons de mauvaise rentabilité. Devant une menace de pénurie, les autorités locales continuent à en assurer l'exploitation subrepticement avec la bénédiction officieuse des responsables des services des eaux.
Cristina David fait remarquer que malgré les plans de privatisation du MWSS, les tarifs devront être toujours régulés par le gouvernement, étant donné que la production et la distribution de l'eau est par essence un monopole. En outre, le fait que les pertes enregistrées soient en grande partie dues à des raccordements illégaux et à des manipulations de compteur - et donc relativement faciles à réduire - devrait être pris en compte lors de l'évaluation des soumissions d'acquisition du droit d'exploiter le réseau d'approvisionnement en eau du MWSS. Les résultats préliminaires de l'étude indiquent que des modulations de prix influent sur la demande. L'application de tarifs justes aurait donc un effet positif sur la gestion de la demande des ménages. L'enquête révèle en outre que les ménages, riches ou pauvres qu'ils soient, sont disposés à payer un prix sensiblement plus élevé pourvu que le MWSS offre un meilleur service.
Pour l'instant, Manille est enfermée dans un cercle vicieux : le service municipal des eaux est si peu fiable que la population juge sauvage toute augmentation de tarifs qui, par ailleurs, n'induirait pas nécessairement une amélioration des services. Toutefois, sans recettes additionnelles, le gouvernement n'a pas de fonds suffisants pour mieux approvisionner la capitale et satisfaire la demande projetée, et ce, même si le volume des pertes était ramené à des proportions raisonnables. Le dilemme ne peut être résolu que par une augmentation des tarifs conjuguée à une véritable réforme institutionnelle.
Si les mesures adoptées réussissaient à ramener la confiance dans le MWSS et à réduire les usages abusifs, plus de gens auraient accès à l'eau sans tarissement dommageable des nappes souterraines. Entre-temps, les résidents de Better Living continueront sans doute à stocker l'eau chaque fois qu'un filet d'eau s'écoule de leur robinet.
Estrella M. Maniquis est rédactrice en chef de l'agence Depthnews Women's Service basée à Manille.
Personne-ressource
Cristina David, PIDS, Neda sa Makati Building, 106 Amorsolo Street, Legaspi Village, Makati 1200, Metro Manila, Philippines; tél. : 632 816-1091; téléc. : 632 865-705; courrier électr. : cdavid@pidsnet.gov.ph